Frédérick TRISTAN
 

Koronéos

SUR L’ŒUVRE DE FREDERICK TRISTAN
Bis wohin reicht mein Leben
und wo beginnt die Nacht?
(Rainer Maria Rilke.)

Les textes de Frédérick Tristan peuvent être considérés comme des irradiations d’une seule vision œcuménique.
Ils sont nourris par la quête incessante du réel.
Le spectre de l’empire nazi, le dragon chinois, la voyante finalement apatride etc représentent des actualisations autonomes aussi bien que fragmentaires.
Elles montrent les traces d’un travail alchimique tourné vers la connaissance située par-delà les limites contrôlées par le raisonnement dont le tiers-exclu constitue le moteur principal.
C’est ainsi que toute conclusion formulable s’avère inadéquate.
Le poète ne cherche pas à raconter mais à entendre.
Ainsi s’installe l’entendement, indirect en apparence, comme une réalité transmise grâce au rêve.
Les moments disparaissent peu à peu dans l’identité qui les crée en même temps et les submerge.
Sous cette optique, les romans sont comparables à des nombres, combinés selon des procédés quasi oniriques.
Ces romans expriment des facettes.
Une telle méthode n’hésite pas à utiliser l’humour pour semer le doute sur la possibilité d’une conception objectivante du monde.
Le doute induit la distanciation qui oblige le lecteur à se situer face au récit.
Les différents héros et/ou héroïnes deviennent et ne deviennent pas des aspects de sa propre psyché.
Le lecteur progresse alors parmi les identifications offertes qui l’entourent à l’instar de pièges.
Il sait déjà qu’il ne peut jamais savoir.

 

LE SENS DU RÉCIT

La puissance en général est la possibilité du changement.
(Leibniz.)
1. Un récit rend compte (cherche à rendre compte) d’un événement ou d’un ensemble d’événements soit imaginaire(s) soit ayant effectivement eu lieu. Il implique la distanciation et donc la créativité de celui qui le raconte. Un récit transpose. Nul récit ne peut être considéré comme “objectif”.
i. En racontant un événement, une fable etc, je me réfère au réel tel que je crois le percevoir ou tel que je l’interprète à partir d’une situation donnée. Je tâche ensuite d’isoler un des aspects constituant ma perception du monde. Quand je raconte, c’est
pour mieux comprendre,
pour inventer une forme, et donc pour rendre ma perception abordable,
pour communiquer cette forme à autrui, et donc,
pour agir.
Cet aspect du monde existe par l’intermédiaire de mon récit, en d’autres termes, mon raisonnement ne peut aborder le réel (l’objet) que par l’invention d’un objet inexistant (Occam).
ii. En racontant, je cherche à pallier un manque (individuel et/ou collectif). Sur le plan psychologique, mon récit constitue une tentative de réponse à ma quête afin de rétablir le contact avec le réel. Pour cela, il se sert de diverses astuces qui peuvent le détourner de sa finalité initiale.
iii. Un récit est un refuge.
iv. Or ce refuge est (peut devenir) un nouveau point de départ.
v. Toute pensée (religieuse, philosophique, scientifique, artistique etc) émane d’un récit ou suppose son existence, c’est-à-dire qu’elle émane d’une organisation des faits impliquant la temporalité. A cet égard, en vivant je raconte. Et en racontant, je m’efforce d’agir sur ce qui n’est pas encore (Lao tzeu). Le récit devrait permettre le passage d’un lien intuitif (Husserl) à un lien effectif.
2. En racontant, j’inscris ce que je raconte dans un contexte spatio-temporel (et par conséquent dans un processus d’évolution). Je le rends apte à se modifier selon des nécessités X. Je lui attribue un sens.
i. Le non-sens exprime un aspect d’un sens sous-jacent. Mais en racontant, le sens de ce que je raconte échappe à ma singularité (Mallarmé). En effet, j’intègre ou je cherche à intégrer le sens de mon récit dans un déjà-connu afin de le rendre disponible. Or en devenant disponible, mon récit ne tarde pas à me guider (au détriment parfois du processus entéléchique).
ii. Il n’y a pas de constat exempt d’influence provenant de ma propre singularité ou de la singularité d’autrui. Malgré l’application d’une démarche souvent volontairement objectivante, ce que je raconte me concerne (et par extension, concerne également autrui). Le récit est toujours utilitaire (au service d’un moi/je). Toutefois, le moi/je reste virtuellement ouvert à l’indéterminé bien que par-delà ma conscience (par-delà mon raisonnement).
iii. Un récit s’accompagne toujours d’un non-récit indéfiniment vaste qui met en cause le récit. Dans cette perspective, les rapports entre récit et non-récit peuvent se comparer aux rapports entre matière et antimatière. Le non-récit comme ombre du récit appartient à l’infinitude.
a) Le non-récit demeure présent de façon indirecte dans le récit.
b) Il peut virtuellement anéantir le récit.
c) Un récit est ce qui s’extériorise dans le langage pour agir.
3. En racontant, j’emploie des signes.
i. Un signe interprète.
ii. A l’instar de la matière, tout signe exprime une phase. Il n’y a pas d’ensemble de phases fermé, c’est-à-dire que tout récit se trouve lié avec l’intégralité des récits (avec la totalité d’interprétations du réel).
iii. Tout récit implique une distanciation, et donc la brisure d’une harmonie initiale. Il implique une révolte (Schelling). Raconter signifie essayer de (se) restituer. Il cherche à établir une réalité nouvelle. Sous cette optique, il se structure au détriment du virtuel.
iv. En physique, quand une symétrie est brisée, apparaissent des particules. Le récit
peut être considéré comme un appel.
4. En racontant, je deviens médiateur.
i. J’existe parce que le différent existe à travers ma singularité comme le différent existe parce que ma singularité existe à travers lui.
ii. D’autre part, je raconte étant donné qu’il m’est impossible de transmettre (de faire partager) l’immédiateté. Les rapports d’ordre intellectuel et/ou psychologique de l’individu avec les autres individus et, par extension, avec le corps social doivent être considérés comme des médiations. Ce que je raconte participe (directement ou indirectement) à autrui.
iii. En racontant, j’étale un sens. Je lui accorde une structure spatio-temporelle.
iv. Pour raconter, je dois utiliser des normes. J’engage des instruments légués par l’Histoire (langage, traditions culturelles, sous-entendus derrière les mots, interprétations généralement admises etc) afin d’obtenir un résultat. Cet engagement peut m’amener jusqu’à l’identification de mon récit avec ma singularité. Je risque de devenir un produit de mon récit.
v. Tout récit est partiel. A cet égard, il doit être considéré comme pathogène bien que structurellement polyvalent. Mais en se diffusant, il entame la dialectique de sa propre distanciation (de sa renaissance).
vi. L’Histoire repose sur l’antagonisme et la succession de récits.
5. Un récit constitue un signal.
i. Il signale ma présence. En signalant, il condense plusieurs significations et ne peut prétendre à une complétude ontologique car il émane d’un choix. Ainsi, doit-il être considéré
a) comme le développement (plus ou moins explicite) d'un signal originel
résultant d’un événement ou d’un ensemble d’événements, et
b) comme une métaphore.
ii. Un récit induit des réactions diverses, et, à cet égard, il se trouve en quête de son propre dépassement. Il appartient au mythe, c’est-à-dire que lorsque je raconte, je m’investis en me servant des éléments de ma perception pour changer le cours des événements. Le récit cherche à suggérer l’activité du réel par-delà les agissements de ma singularité.
iii. La finalité apriorique du récit est l’intégration ontologique. Cette intégration est toujours recherchée, même quand le récit obéit à des impératifs de propagande etc.
Sur le plan existentiel, acceptation ou rejet ne représentent que des étapes. Quand le récit s’épuise
“toutes les voies
sont libres”
(Paul Celan).
Je peux me trouver alors virtuellement face au réel. Dans cette perspective, la finalité du récit est le silence.
iv. Un tel silence aborde le réel dans l’immédiateté.
v. Raconter signifie (se) mettre en exergue, c’est-à-dire que raconter implique la distanciation.
vi. Le récit, dès que je l’ai raconté, cesse de m’appartenir et devient autonome. Il exerce des influences imprévisibles, échappant aussi bien à mon contrôle qu’à mes prévisions. Il peut évoluer à l’encontre des circonstances et de la volonté l’ayant fait naître et se modifier quasi indéfiniment.
6. Même si le point de départ des repères intellectuels est le moi/je, l’incertitude qui m’entoure semble partiellement maîtrisable grâce à des proportions. Dans cette perspective, l’art fait pressentir le sublime (Kant).
i. Une proportion est à la fois fictive et concrète. Elle incite à son propre dépassement.
ii. Sur le plan ontologique, une forme obéit. Mais en se constituant, elle génère des formes nouvelles.
iii. En sacralisant les nombres, Pythagore les traite comme des entités dynamiques. Un nombre est en métamorphose permanente. Il existe en se transposant, c’est-à-dire en adoptant une forme.
iv. Les combinaisons numériques ne se réfèrent pas à de simples quantités mais concernent l’actualisation du réel. Un nombre sert de moyen. Il existe pour faire exister.
v. Le nombre existe comme véhicule.
vi. L’art se crée grâce à la médiation des nombres.
vii. Par le récit, le temps ordonne le vécu qui devient observable. Cela entrave la polyvalence ontologique du vécu. James Joyce cherche à restituer cette polyvalence mais au prix d’une déstabilisation des phénomènes. En s’ordonnant, le récit se restreint, c’est-à-dire qu’il écarte autant que possible les non-récits.
viii. Le contenu d’un récit est virtuellement modifiable. Il peut être simultanément universel et singulier. Sa singularité se modifie quand elle se concrétise.
ix. Tout récit appartient à une infinitude de récits “racontant” (essayant de résumer) l’univers. En se combinant, les nombres induisent des proportions. A cet égard, un poème de Hölderlin, un tableau de Cézanne, une suite de Bach, un dialogue platonicien, un texte de Max Planck ou le Sermon sur la Montagne, reflètent des structures mathématiques.
a) “Les proportions apaisent.” (Pythagore.) Elles suggèrent (peuvent suggérer) le réel dans la mesure où le réel devient (ou il peut devenir) accessible.
b) Devenir accessible signifie revêtir une forme. Or toute forme est
intermittente (médiatrice). Par rapport au sujet, en l’occurrence, à
l’observateur, elle existe pour induire la communication, et donc en vue
d’intégrer.
c) Le but ontologique du récit (qui ne peut néanmoins être atteint que de manière partielle) est l’achèvement.
Notice
i. Pour réapprendre, il faut modifier
a) le choix en tant que tel, opéré par le récit,
b) la perception des faits que je perçois en tant qu’objets (en tant que matériaux constituant le récit).
Il faut établir (inventer) une nouvelle méthode d’adéquation.
ii. Cette adéquation est d'ordre ontologique.

Extrait de
Koronéos: Ontologie III
Faut-il inventer le réel? Etude sur le principe
Annexe: RÉAPPRENDRE

 
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